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Sans doute faut-il, dans l'oeuvre de Didier van Cauwelaert, chercher l'ombre de Gary lorsqu'il confesse "Je voudrais continuer à écrire, non pour en tirer je ne sais qu'elle gloire, mais par amour de la féminité". Et l'auteur d'"Un aller simple" d'explorer dans de son dernier opus, "Jules", les versants complexes du coeur, près de l'âme d'une femme qui se cherche, près d'un homme altéré qui s'égare, près d'un étonant quadrupède canin qui mieux que "n'importe quel bipède est capable de trouver son bonheur dans la loyauté, l'empathie, le don de soi..."En filigrane, l'amour, l'appréhension de soi et du monde, le passage à l'âge adulte, l'enfance et ses cicatrices, l'instinct face à la raison, la vengeance, la résilience, le bonheur... Une comédie romantique en forme de mille-feuille où l'écrivain interroge l'humanité sur les questions essentielles qui font nos vies et... la littérature!  

L'histoire? Simple! "Un labrador désaffecté forme un homme pour récupérer son ancienne maîtresse". Mais avec Didier van Cauwelaert, il faut lire entre les lignes. C'est donc l'histoire d'un trio: Alice, jeune aveugle; Zibal, vendeur de macarons; Jules, le labrador tutélaire d'Alice. Zibal est un petit génie qui serait millionaire s’il n’avait été plumé par son ex-épouse. Tout le monde n’est pas doué pour le bonheur, surtout pas Zibal qui, malgré ses diplômes, se retrouve à 42 ans vendeur de macarons Ladurée à l’aéroport d’Orly ! Un jour devant son stand, apparait Alice, une jeune et belle aveugle, qui s’apprête, avec son labrador Jules, à prendre l’avion pour Nice où elle doit subir une opération de la cornée. Coup de foudre ! L’intervention est un succès, mais la récupération de ses facultés bouleverse la vie d’Alice, et surtout celle de son chien, affecté à un autre aveugle qui le brutalise. Jules fugue, retrouve Zibal, et en moins de vingt-quatre heures, ce labrador en déroute devient son pire cauchemar : il lui fait perdre son emploi, son logement, tous ses repères. Compagnons de misère, ils n’ont plus qu’une seule obsession : retrouver la jeune femme qui leur a brisé le cœur.

Une histoire qui sommeille en vous depuis longtemps?

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"Depuis l'âge de 11 ans! Mon père écrivait des pièces pour des soirées caritatives. J'y jouais de petits rôles. C'est au cours de l'une d'elles que j'ai découvert cet étrange couple entre un aveugle et son chien. Ensuite, il fallait trouver la manière de raconter ce lien fusionnel composé d'un subtil mélange de protection, de domination, de soumission... donc de confiance".

La guérison d'Alice, une catastrophe pour Jules?

"A partir de ce moment, Jules n'a plus de repère. Il  perd sa raison de vivre et tombe en dépression. Alice doit se résigner à le confier à un autre aveugle."

Sauf que, le chien n'est pas d'accord...

"En effet! Il va fuguer, s'imposer à Zibal dont il va pourrir la vie et bouleverser l'existence en vingt-quatre heure. Son objectif: être le trait d'union entre lui et Alice"

Est-ce, au cours de ce voyage imposé par Jules, que Zibal entre dans l'âge adulte?

"C'est un homme qui refuse les combats perdus d'avance. Il a une sorte de passivité face à la fatalité. La tornade que va provoquer ce chien le pousse à suivre son instinct, à prendre une route inattendue où il va se réconcilier avec lui-même, redevenir acteur de sa vie."

L'instinct, cette forme animale, est-ce mieux que la raison?

"Ne pas se poser (trop) de questions, c'est se donner la chance d'explorer de nouvelles terres fertiles. Souvent, il est inutile de forcer les choses. L'important consiste à se mettre en position d'écoute et ainsi percevoir les opportunités que nous offre l'existence. Zibal dit, p.130 " Moi qui m'étais toujours laissé porter par les événements, consacrant mon énergie à mes passions, mes inventions et mes lectures, je venais de prendre la première vraie décision qui engageait mon destin. Et c'était de suivre un chien." "

Vous écrivrez, p.86, à propos d'Alice :"Je n'ai plus le droit d'aller mal. Qui va me plaindre, désormais, m'admirer pour la façon dont je prends les choses". Le handicap, une forme de confort?

"Lorsque vous êtes handicapé, le regard des gens est souvent bienveillant. Parfois, admiratif. Guérie de sa cécité, Alice comprend que la perception des autres va changer, que la normalité devient son quotidien. Moins de choses lui seront pardonnées... Cela peut se révéler particulièrement inconfortable".

En parallèle, c'est toute sa conception du monde qui vole en éclat... 

"Durant des années, Alice a perçu le monde au travers du prisme de ses sens. En recouvrant la vue, elle découvre la réalité. Différente. Elle n'a plus de jalon et ce qu'elle voit lui semble étrange ou laid. Elle se retrouve face à un vertigineux précipice. Comment se reconstruire, s'accorder avec elle-même et son environnement?  C'est tout le chemin qu'elle devra parcourir".

Pour enfin trouver l'amour?

"Un amour réconcilié, certainement!"

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Roman gigogne, donc, construit sous forme chorale, où l'auteur se fait conteur pour explorer les arcanes de personnages ordinaires confronter à l'extraordinaire. Un récit passionnant sur lequel plane aussi l'ombre de De Luca:"La lumière du jour accuse, l'obscurité de la nuit donne l'absolution".

Bref, un régal!